Violences conjugales : une forme de domination

En réponse à l’article « Ces problèmes d’hommes (1) » paru dans le Bocal du 8 janvier, nous n’avons aucune envie de nous engager dans une guerre des statistiques qui instrumentaliserait les victimes d’un certain genre pour silencier les victimes d’un autre genre. Plutôt que de donner des chiffres, nous avons envie de parler de ce que représente vraiment la violence conjugale, comment la reconnaître et l’expliquer.

La violence conjugale est une forme de domination d’un-e partenaire sur l’autre qui ne se limite pas à un certain nombre de gestes ou paroles déconnectés du reste de la vie d’un couple. Un-e partenaire violent-e se sent en droit de contrôler l’autre, et se croit légitime dans son utilisation de la violence (paroles dégradantes, comportements humiliants, attitudes menaçantes, coups, violence sexuelle, etc).

Une relation abusive suit généralement un cycle : après un épisode de violence, la personne abusive, malgré d’éventuelles excuses, minimisera la gravité de ses actions, trouvera des justifications extérieures voire fera porter à l’autre au moins une partie de la responsabilité – et, après une phase de réconciliation, la tension renaîtra jusqu’à la réapparition de la violence. Ce cycle va le plus souvent en s’intensifiant et en se raccourcissant.

cycle_violenceLa personne abusée finit par accepter la part de responsabilité que lui fait porter l’autre, et a de plus en plus de mal à faire confiance à ses propres émotions, qui sont systématiquement niées ou tournées en ridicule.

La personne abusive n’est pas, contrairement aux idées reçues, quelqu’un-e qui maîtrise mal sa colère ou quelqu’un-e de « passionnel ». C’est une personne qui, consciemment ou non, utilise des tactiques pour maintenir l’autre dans une situation d’emprise.

Les idées reçues et valeurs partagées par l’ensemble de la société sont un atout pour les personnes abusives. Dans le cadre hétérosexuel, le motif culturel récurrent de l’homme abusif présenté comme « romantique » et de l’amour inconditionnel d’une femme exceptionnelle comme seul remède contre la violence (dans le mythe persistant de La Belle et la Bête, remis au goût du jour par Twilight et 50 Shades of Grey) facilite la tâche de l’homme abusif – qui attribuera sa violence à la force de son amour – et ajoute à la confusion chez la femme victime – qui aura d’autant plus de mal à identifier la situation comme abusive et pensera à tort pouvoir changer son bourreau. On peut retrouver les mêmes dynamiques abusives dans les couples non-hétérosexuels : quel que soit le genre de leur partenaire, par leur socialisation, un homme abusif pourra utiliser les mêmes justifications et naturaliser sa violence, et une femme abusée sera plus encline à chercher la faute en elle-même.

De façon plus générale, la domination masculine qui s’exprime à tous les niveaux de la société facilite l’invisibilisation et la minimisation des violences conjugales envers les femmes. Toute forme de domination sociale subie par la victime peut jouer en faveur de l’abuseur (racisme, homophobie, transphobie, validisme, classisme, etc), en lui fournissant des justifications ou en rendant plus difficile l’accès au soutien pour la victime.

Les études chiffrées sur les violences conjugales sont biaisées de nombreuses façons. Tout d’abord, pour qu’une personne soit comptabilisée comme victime, il faut qu’elle se reconnaisse comme telle. Or le sexisme intervient dans ce mécanisme : la parole des femmes étant moins prise au sérieux que celle des hommes, elles auront davantage tendance à remettre en question leurs propres perceptions de la violence (“cela aurait pu être pire”, “son intention n’était pas vraiment me faire de mal”, “ce n’étaient que des mots, ce n’est pas une violence”).

Notons également que les violences déclarées au sein du couple peuvent inclure des actions d’auto-défense. Ce que ne disait pas l’article du 8 janvier, c’est que sur les 24 hommes tués par leur compagne en 20131, au moins 9, soit plus du tiers, avaient déjà été violents avec leur partenaire – et encore, ce chiffre ne correspond qu’aux violences enregistrées auprès des autorités !

Bien que les chiffres – même ceux qui suggèrent une forte proportion de violences féminines – démontrent généralement que ces violences sont majoritairement perpétrées par des hommes, il est troublant de constater à quel point la presse s’empresse de relayer toute étude suggérant une possible symétrie de la violence. Difficile de ne pas y voir une volonté de nier tout impact de la socialisation genrée sur les violences conjugales.

Si vous pensez être victime de violences au sein de votre couple, n’hésitez pas à appeler le 3919, ou plus spécifiquement pour les victimes LGBT, le 0811 69 3919, ou encore contactez-nous sur arf@ens.fr.

1 – Source : Etude nationale sur les morts violentes au sein du couple en 2013, réalisée par le Ministère de l’Intérieur.

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